honneur PRÉFACE DES ÉDITEURS
Le 27 Novembre 1942, vers cinq heures du matin, à Antibes, M. André Piernic, le grand artiste photographe à qui nous devons l'extraordinaire documentation contenue dans l'album que nous présentons au public, terminait un travail qui l'avait retenu durant toute la nuit. Il allait prendre un repos bien gagné, quand de lointaines explosions, ininterrompues, lui firent dresser l'oreille. Il ressentit un trouble indéfinissable en remarquant que ces bruits venaient de l'ouest. Or, depuis la rupture par l'Allemagne des conditions du soi-disant armistice et l'envahissement de la zone libre par la Wehrmacht, apres le débarquement des Anglo-Américains en Afrique du Nord, on parlait d'un sabordage possible des navires de guerre ancrés dans la rade et dans le port de Toulon. Les officiers et les équipages de la marine française pouvaient-ils tolérer la mainmise de l'envahisseur sur les unités que la Nation leur avait confiées ?
Chez M. Piemie, un reporter passionné double l'artiste. Il n'est plus pour lui question de dormir, de jeter un dernier regard sur son travail nocturne, de manger ni de boire. Il prend à peine le temps de dire au revoir aux siens. Il s'agit de partir sur-le-champ. Il s'agit de partir pour voir, pour saisir sur le vif des visions inoubliables.
Il enfourche sa motocyclette et file à plein gaz vers Toulon, sur une corniche paradisiaque; mais, à quelque cinquante kilomètres du grand port militaire, une brume grisâtre monte de la côte vers le ciel. Il a maintenant la certitude d'avoir prévu juste et il continue à toute allure "vers l'événement", l'un des événements capitaux de l'histoire française de la guerre. Les routes sont barrées par des unités motorisées ennemies qui ceinturent Toulon, mais le hasard, grand maître du sort des reporters, lui épargne, chose étrange, la moindre sommation et la moindre balle. Il a pris soin de dissimuler ses appareils, et le voici dans la ville, juché sur la toiture d'une maison du quai Cronstadt. Nous lui laissons la parole : "Déjà, j'apercevais l'hallucinant enchevêtrement des mâts et des cheminées de torpilleurs éventrés, couchés au ras de l'eau. Cette vision d'apocalypse était encadrée de volutes épaisses et noires qui tourbillonnaient au-dessus de l'épouvantable vrombissement que dégageaient les incendies des grosses unités."
Mais si cet observatoire offre à Piemie une vue d'ensemble, les détails, les bouleversants détails lui échappent.
Le voilà descendu sur le quai Cronstadt, abordant des groupes de pêcheurs, leur demandant si l'un d'eux accepterait de le conduire dans son bateau, à travers les bassins et dans la rade. On lui répond que c'est impossible, que des vedettes allemandes exercent leur surveillance à coups de mitrailleuses et (ce qui est plus dangereux encore) que les explosions crachent des débris enflammés qui allument le mazout répandu et flottant; que de plus, les bâtiments, en s'enfonçant ou en se retournant risquent d'aspirer une embarcation dans les remous.
Tout autre se serait découragé, mais le reporter-né ignore ce que signifie le mot découragement. A force d'interroger les uns et les autres, Piernic, après plusieurs heures de patience, finit par mettre la main sur un pêcheur quinquagénaire, petit et futé. Ce que d'autres auraient fini peut-être par accepter moyennant une certaine somme, celui-là le fit à la seule condition de n'être pas payé ! La vie n'a pas de prix, et c'était risquer la vie que d'entreprendre une telle expédition. L'homme futé avait compris qu'il s'agissait pour le "photographe parisien" de fixer une phase unique dans l'histoire de la marine de son pays.
Ils se sont éloignés tous deux sur un rafiot, aveuglés et suffoqués par les bouffées de fumée que la brise rabattait.
Dans une demi-obscurité, ils frôlaient, en les devinant sans les voir, des vedettes allemandes qui sillonnaient les bassins.
Se frayant difficilement un passage parmi les épaves et les énormes bouées d'amarrage à la dérive, évitant parfois de justesse les remous d'un torpilleur s'engloutissant jusqu'au ras des cheminées, ils s'approchaient prudemment des gigantesques braseros qui, hier encore, étaient l'orgueil de nos marins. Ils attendaient une éclaircie qui permît de fixer une image héroïque et sinistre.
Nous laissons encore la parole à Piernic : " De la pomme des mâts à la cale, 1' "Algérie", grand croiseur de 10.000 tonnes, flambe comme une torche. Un formidable ronflement accompagne ces lueurs de fonderie, dont l'haleine diabolique parvient jusqu'ŕ notre rafiot pourtant éloigné de plus de cent mètres.
"A gauche, à droite, d'autres volcans : le "Dupleix", le "Colbert", la "Marseillaise", projettent de partout leurs tourbillons incandescents.
"Et tout autour de nous, pendant des heures et des heures, nous subissons l'infernal sabbat des bateaux ivres de douleur, titubant l'un contre l'autre, entremęlant le fracas de leurs flancs disloqués aux chutes de leurs mâtures enchevêtrées.
"Dominant de son altière stature ce gigantesque ossuaire d'acier, les 26.500 tonnes du "Strasbourg" se détachaient en blanc comme une émouvante apparition. Sa superstructure semblait intacte, mais sa quille s'était écrasée sur le banc de vase par douze metres de fond."
La Flotte française, sabordée par ses équipages, le 27 Novembre 1942, dans le port et dans la rade de Toulon, se composait de 61 unités, lesquelles représentaient 225.000 tonnes :
1 cuirassé de type ancien, de 22.189 tonnes, la "Provence";
2 grands croiseurs de ligne, le "Strasbourg", de 26.500 tonnes, et le "Dunkerque", de 26.000 tonnes;
4 grands croiseurs de 1re classe, l' "Algérie", le "Foch", le "Colbert", le "Dupleix", de 10.000 tonnes chacun ;
3 croiseurs de 2e classe, la "Marseillaise", de 7.800 tonnes, le "La-Galissonnière" et le "Jean-de-Vienne", tous deux de 7.690 tonnes;
1 transport d'aviation, le "Commandant-Teste", de 10.000 tonnes;
25 contre-torpilleurs et torpilleurs, en moyenne de 2.000 tonnes chacun;
25 sous-marins d'un déplacement d'environ 1.000 tonnes chacun.
Une partie de la flotte française s'est sabordée, mais la flotte française n'est pas morte. Le 13 Septembre 1944, sous les yeux du Général de Gaulle, les navires qui ont fait la guerre pour la sauvegarde de l'empire français sont apparus dans la rade de Toulon. Non ! la flotte française n'est pas morte. La destruction d'une grande partie de ses unités est la preuve que le sentiment de l'honneur, parmi ses équipages, se continue par les nobles et hautes traditions, dans le sillage éternel tracé par les aïeux.

LES ÉDITEURS
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